Frais de port : mobilisons-nous contre l'offensive d'Amazon

Frais de port : mobilisons-nous contre l'offensive d'Amazon

Le SLF vous invite à adresser à la commission européenne votre témoignage sur les difficultés que pose la livraison quasi gratuite pour les libraires et sur la nécessité de relever ce seuil.

Le contexte

Le Parlement a adopté à l’unanimité, fin 2021, la loi portée par la Sénatrice Laure Darcos comportant le principe d’un seuil minimal de frais de port qui s’impose à l’ensemble des revendeurs de livres neufs sur internet. Ce seuil minimal vise à contrer le « dumping » orchestré par Amazon, sous la forme d’une quasi gratuité des frais de port (1 centime d’euro).

Sur proposition de l’ARCEP, le gouvernement a retenu les seuils suivants :

  • 3 euros minimum de frais de port jusqu’à 35 euros d’achat
  • 0,01 euro minimum de frais de port à partir de 35 euros d’achat

L’arrêté que le gouvernement prépare sur cette base a été notifié à la commission européenne, pour autorisation de sa part. Dans ce cadre, la commission européenne a lancé une consultation à laquelle Amazon fait répondre des dizaines d’auteurs « auto-édités » par ses soins et des lecteurs qui lui sont favorables. Ces témoignages attaquent le projet d’arrêté du gouvernement et demandent le retour à la gratuité intégrale des frais de port.

Si la proposition du gouvernement ne va pas suffisamment loin à nos yeux, elle constitue néanmoins un progrès par rapport à la situation actuelle. C’est la raison pour laquelle la profession des libraires doit se mobiliser pour éviter un nouveau recul.

Vous êtes donc appelés à adresser à la commission européenne votre témoignage sur les difficultés que vous pose la livraison quasi gratuite pour les libraires et sur la nécessité de relever ce seuil.

Les arguments

Voici un récapitulatif des principaux arguments en faveur d’un relèvement du seuil minimum de frais de port. Vous pouvez vous en inspirer sans faire de copier-coller. Il suffit, dans votre contribution d’expliquer les raisons pour lesquelles vous vous opposez à la gratuité des frais de port (économiques, commerciales, écologiques…).

Le dumping d’Amazon représente une concurrence déloyale et vise à empêcher les libraires d’accéder au marché de la vente en ligne

  • Les libraires ont recours aux services de la Poste (colissimo) pour l’expédition des livres à leurs clients. L’expédition leur coûte ainsi plus de 7 euros en moyenne quand Amazon facture de son côté 1 centime d’euro.
     
  • Les librairies sont des commerces aux marges très faibles (1% de rentabilité en moyenne). Dans le cadre du prix unique, ils ne peuvent pas compenser leur perte sur les frais sur le prix des ouvrages qu’ils vendent puisque celui-ci est fixé en amont par l’éditeur.
     
  • Sur un panier d’achat moyen de 25 euros, le libraire dégage une marge d’environ 8,5 euros. L’expédition lui coûte entre 7,45 et 9,10 euros selon le poids (tarif Colissimo pro) + 50 centimes de consommables (enveloppes…), soit un total entre 7,95 et 9,60 euros, équivalent ou supérieur à la totalité de la marge du libraire. L’annexe 1 (répercussion de la facturation des frais de port sur la marge d’un libraire) montre qu’un tarif de livraison de 3 euros est un minimum pour permettre aux libraires d’amortir une partie de ses frais lorsqu’il expédie un ouvrage à son client. 
     
  • Les libraires n’ont pas la capacité économique de s’aligner sur la quasi-gratuité imposée par Amazon. Par conséquent, soit ils renoncent à développer l’expédition de livres, soit ils facturent plusieurs euros par expédition et ne sont pas compétitifs par rapport à Amazon. Dans un cas comme dans l’autre, ils perdent des commandes et des clients et leur accès au marché de la vente en ligne est considérablement entravé.
     
  • Pourtant, 1 500 librairies françaises disposent d’un site de vente en ligne. Dans la situation actuelle, ces sites sont majoritairement utilisés pour le « click and collect » mais ils pourraient très aisément intégrer une offre de livraison dès lors que le minimum de frais de port à 3 euros tel que proposé par le gouvernement français était confirmé.

Un gâchis écologique

La gratuité des frais de port pratiquée par Amazon entraîne deux phénomènes qui sont préjudiciables à l’environnement en multipliant les transports, notamment les livraisons en camionnette diesel au cœur des grandes villes :

  • Le report artificiel sur internet de commandes qui pourraient être satisfaites par les magasins physiques. De nombreux clients ne se demandent plus si le livre est disponible dans une librairie de proximité avant de commander en ligne
  • La multiplication des commandes à l’unité, c’est-à-dire toujours plus d’emballage et de transports.

Contre les idées fausses véhiculées par Amazon

  • « Un renchérissement du prix des livres »

Le renchérissement du prix d’acquisition d’un livre expédié à domicile, du fait de la fixation d’un seuil minimum de frais de port, doit être relativisé à plusieurs égards :

- un tarif minimal de frais de port permet de rétablir la vérité des prix : l’anomalie, c’est la gratuité des frais de port et non la répercussion sur le client d’un coût modéré. Qui peut imaginer que le transport ne coûte rien ?

- un tarif plancher raisonnable : la proposition du gouvernement français n’impose pas aux clients des frais de port équivalents au tarif postal facturé aux libraires. Il fixe un tarif plancher comparable à celui pratiqué pour les autres produits, c’est-à-dire 3€ ;

- une quasi-gratuité des frais de port au-delà de 35 euros : en groupant ses achats, le consommateur aura la possibilité de conserver l’avantage de la livraison gratuite ;

- pas de renchérissement pour les livres achetés ou retirés dans des commerces physiques : la mesure n’aura pas d’impact sur les prix des livres achetés ou retirés dans les magasins physiques. Un lecteur qui ne pourrait ou ne voudrait pas s’acquitter de frais de port plus élevés garderait donc la faculté d’acquérir ses livres sans aucun surcoût ;

- en France, les prix des livres sont très abordables : comparativement aux autres pays occidentaux, les prix des livres y sont peu élevés. Depuis plus de vingt ans, on constate même chaque année une baisse relative des prix des livres, c’est-à-dire que leur évolution est systématiquement inférieure au coût de la vie
 

  • « Une pénalisation des lecteurs éloignés des centres urbains »

Contrairement à ce que prétend Amazon, la très grande majorité des consommateurs achetant en ligne réside dans les villes, comme le confirment des analyses du CREDOC (« en ligne, un acheteur plutôt jeune, urbain et diplômé »[1]). Ceci est particulièrement vrai dans le cas des livres. Pour ce qui est des librairies, la carte ci-dessous, qui représente la destination géographique des expéditions d’un réseau de 300 libraires, montre bien que celles-ci se concentrent dans les pôles urbains. La corrélation entre achats sur internet et population rurale n’est pas fondée

Si Amazon était sincèrement soucieux de l’accès à la culture des personnes habitant en zone rurale, il appliquerait la livraison à 1 centime à tous les produits culturels...Or, il n’en est rien…

Carte France

Il ne faut par ailleurs pas oublier que les points de vente de livres sont nombreux en zone rurale et, pour ce qui est des librairies, s’y développent même de plus en plus (350 librairies ont été créées en France depuis 2019, dont une grande partie dans des bourgs ou des villes de moins de 20 000 habitants).

Dans les petites villes et les bourgs, les lecteurs peuvent acheter ou commander leurs livres dans des librairies ou même des supermarchés. Les circuits de vente de livres, quels qu’ils soient, ont en effet l’obligation légale de commander n’importe lequel des 800 000 titres disponibles en France. Cela signifie qu’un lecteur habitant loin d’une ville a néanmoins accès, à proximité de chez lui, à l’ensemble de l’offre de livres disponible, grâce aux librairies.

 

[1] Selon les chiffres du Credoc, ce sont les zones urbaines à forte densité de population qui achètent le plus sur internet. Ainsi, 61% des Français résidant dans l’agglomération parisienne achètent en ligne et 57% des personnes vivant dans une agglomération de plus de 100 000 habitants. Les communes rurales continuent de rattraper leur retard. 19% étaient cyberacheteurs en 2005. Ils sont désormais 50% à pratiquer cette activité.

84% des « cadres et profession intellectuelle supérieure » (terminologie du Credoc) achètent en ligne, 67% des employés, 56% des ouvriers et 50% des personnes au foyer. Même si la pénétration a progressé dans toutes les catégories professionnelles, sa structure est quasi-inchangée depuis 2010.

Par effet de miroir, ce sont naturellement, les diplômés de l’enseignement supérieur qui achètent le plus sur Internet. Ils sont 78% à faire des achats, contre 70% pour les personnes qui ont le niveau bac et 21% pour les non-diplômés. Cette dernière catégorie, se situe 34 points en dessous de la moyenne nationale (55% des Français qui achètent en ligne).

Annexe : répercussion de la facturation des frais de port sur la marge d’un libraire

Répercussions frais de port

La consultation

Cliquer dans l’onglet « contributions » puis sur le bouton « submit your contribution » ; votre contribution peut être déposée en français.

La consultation est ouverte jusqu’au 16 janvier mais la commission européenne recommande d’y répondre au moins un mois avant l’échéance afin de lui laisser le temps de prendre en compte les contributions. Malgré la période actuelle chargée en librairie, il est donc recommandé d’y répondre dès que possible.