Hommage du SLF à René Caprioli

Publié le 25/02/2011 par La Rédaction
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Les libraires du Syndicat de la librairie française rendent hommage à leur confrère et ami René Caprioli, disparu mercredi dernier, et s'associent à la douleur de sa famille et de ses collaborateurs à travers ce texte de Christian Thorel

"Des livres, fragments de pensées, de savoirs, d'imaginations, livrés à l'éternité de l'histoire par des corps bien souvent et depuis longtemps corrompus dans la mort, nous autres, libraires, sommes les gardiens. Au quotidien, nous nous efforçons de constituer un lien entre lecteurs et écrivains, entre les vivants et les morts, au travers d'une production toujours rééditée, actualisée dans les formes du livre « moderne ». Nous sommes aussi ce trait d'union entre les vivants et les vivants, lecteurs et écrivains de notre temps, aux corps et aux voix découverts lors de nos rencontres et débats quotidiens. Tout cela dans l'intimité de nos librairies. Les libraires y sont des passeurs, disent certains.

Ce mardi, à Marseille, la barque du Passeur est venue prendre notre confrère, René Caprioli. Je ne sais si sa vie à Marseille lui avait donné le goût du bateau, mais celui-ci, qu'il vient de prendre, est le dernier.

Il aura tenu la rame de nombreuses années, et conduit des générations de lecteurs sur des rives moins définitives. Au début des années 80, j'ai connu le nom de René par les échos qui nous reliaient les uns aux autres, affublés que nous étions de nos réputations plus ou moins débutantes, dans un univers incertain à la régulation encore fragile. A Carpentras, la ville était à l'heure de son Horloge, la librairie qu'il animait avec ferveur, avant qu'il ne tente l'aventure dans l'eldorado, en Guyane. Nous sûmes peu de choses de son séjour en continent sud-américain, mais je le retrouvai en 1994 à Carcassonne, où il reprit une librairie de la Cité en grande difficulté. A deux pas de là, à Lagrasse, nous partagions, l'été, la librairie provisoire du Banquet du livre. C'est dans ce moment de fraternité partagée auprès de nos amis de Verdier que nous apprenions à nous connaître, à partager nos expériences. Trop endettée, la Cité ne put être sauvée, et René dut rendre les armes. C'est à Marseille qu'il put trouver refuge, sur la Canebière, sous l'autorité bienveillante de ses amis de Actes-Sud. Dans une Provence retrouvée. On trouvait en lui alternativement un libraire politique, un lecteur silencieux, un compagnon de table attentif, un père de famille soucieux. Je me souviens particulièrement de ses appels téléphoniques pour encourager nos entreprises syndicales, comme pour relever des injustices professionnelles, des infractions, ou pour rendre compte de son travail à Marseille. Mais je me souviens aussi de sa gravité naturelle, d'une probable et permanente inquiétude. Le pays devait nourrir chez René une sourde et active mélancolie, à moins que ce ne fussent les accidents de la vie. De ceux-là, il n'en parlait que peu.

Nous ne nous voyions que rarement, incidemment au Salon, à Paris, ou à Marseille, lors de réunions de libraires. Mais je crois pouvoir dire qu'une fidélité à des convictions nous unissait, en dépit des distances.

Les livres étaient sa compagnie, il y tenait tant qu'il prisait les tirages de tête des auteurs qu'il affectionnait. Belle constance dans la construction d'une bibliothèque que l'on imagine à son image, celle d'un sage, héritier de la Méditerranée. Cette mer qui continue d'ouvrir, au bout de sa rue, la route maritime vers les rivages littéraires qu'il aura foulés pendant tant d'années. Avec respect et avec talent."

Christian Thorel