Hommage du SLF à Claire Grimal, fondatrice des Sandales d'Empédocle

Publié le 15/03/2012 par La Rédaction
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Les libraires du SLF rendent hommage à leur consoeur et amie Claire Grimal, à travers ce texte d'Anne-Marie Carlier qui dirige aujourd'hui la librairie des Halles à Niort

"Claire Grimal, une grande dame nous a quittés...
Impossible de ne pas partager avec vous cette tristesse qui m'habite depuis lundi matin.
Des livres, elle en a conseillé des milliers, les murs de son appartement en sont tapissés... et avec eux, elle en a fait des voyages ! ...
Des libraires, elle en a aidés et soutenus beaucoup lorsqu'elle fut mandatée par l'Adelc, forte de son expérience, une fois à la retraite.
Claire Grimal fit irruption dans mon histoire de libraire lorsque, par un des hasards de la vie, j'arrivais à Besançon en 1995.
 « Les Sandales d'Empédocle » c'était elle. Et si elle était désormais à Paris, elle suivait de près cette aventure qu'elle avait commencée en 1973. Elle devint ainsi tout simplement une de mes étoiles... et elle le restera ! 
Oui, une étoile et cependant une femme de l'ombre.... proche et active militante des réseaux Jeanson et Curiel, elle y avait sûrement puisé discrétion et combativité.
Claire Grimal était une autodidacte : tout en suivant des études de philosophie, elle fut libraire à « La Hune », puis après quelques détours, à « La Joie de Lire », la librairie mythique créée par François Maspero.
1973 : l'époque d'une librairie militante. Lorsque l'on franchissait la porte, ce n'était pas la littérature qui était mise en avant, mais les sciences humaines, avec les rubriques Palestine, féminisme, tiers-monde... Elle était capable de refuser de vendre ce qui lui semblait ne pas être digne de la culture et de la pensée et relever du divertissement. Capable aussi de refuser un dépôt d'un auteur auto-édité... Elle le fit avec Christian Bobin ! (Cela, elle me le raconta pour me prouver qu'un libraire pouvait dire non, et se tromper peut-être, mais revendiquer tout livre entrant dans son échoppe !). Je ne sais la part de légende, mais ses anciens clients des Sandales se plaisaient à me raconter le souvenir qu'ils gardaient en tant que jeunes étudiants : ils poussaient la porte, la peur au ventre, peur de se tromper ou de ne pas demander le bon livre, mais admiratifs devant le savoir (et le caractère !) de Claire, dont la soif d'apprendre devait être contagieuse !
L'aventure, elle la continua à Paris, dirigeant d'une main experte de grandes librairies. Elle était capable de bâtir un rayon SF en un clin d'œil, de parler de rotation de stock avec la même agilité, de chiffres et de littérature avec la même fougue.
Combien de discussions avec elle, à propos du livre, de la librairie, de la politique, du monde... de sa douce voix rocailleuse.... Elle ne mâchait pas ses mots, pour mon grand plaisir, même si je n'étais pas toujours d'accord avec elle ! Des discussions pour moi indispensables avec celle qui fit, comme François Maspero, que la librairie d'aujourd'hui ne ressemble pas à celle d'hier...
Vous les connaissez ces jours où l'on doute, en tant que libraire, avec l'envie d'envoyer au diable la terre entière... La voix de Claire se glissait alors à mon oreille, pas question de flancher, le combat continue !
Oui, parce qu'à chacune de mes interrogations sur la librairie d'aujourd'hui, sur celle de demain, Claire était là, et le sera encore, longtemps. Du souffle, de l'énergie, des colères elle m'en a laissés assez pour que la librairie d'aujourd'hui vive, en imaginant celle de demain tout aussi vivante, et c'est le plus bel hommage que je pourrai lui rendre ! A nous, à vous de l'inventer !
Oui, une grande tristesse, une amie qui disparaît, une page qui se tourne... sans que j'aie le plaisir de la recevoir dans la librairie que je dirige à Niort... visite reportée de printemps en printemps, alors que la maladie ne lui laissait guère de répit.
La mémoire et le souvenir viendront maintenant remplacer ces longs coups de téléphone. Fini les cartes postales surprises qui, au gré de ses voyages me parlaient de librairies ou de montagnes et de marmottes. Aujourd'hui, ce seront d'autres cartes, mais je continuerai à lui raconter la librairie, mes émois de lectrice et lui donnerai des nouvelles des marmottes...

En 1993, à l'occasion des vingt ans des Sandales d'Empédocle, Claire nous fit le cadeau d'un petit texte : Vingt ans après.
En voilà juste un petit extrait :
 « En 1973 je créai à Besançon la librairie Les Sandales d'Empédocle, ainsi nommée en hommage à ma mère*, en référence à son premier livre, mon contemporain, dont l'idée centrale était que l'œuvre laisse une trace dans la mémoire du lecteur qui à son tour produit une œuvre qui laisse une trace telle la sandale d'Empédocle rejetée par le volcan, malgré lui »
*Claude-Edmonde Magny